samedi 9 avril 2011

Tibet : Pékin réprime en catimini

Reportage

Après des manifestations et une immolation à Aba et Garzê, la Chine envoie des troupes.

Par PHILIPPE GRANGEREAU Envoyé spécial à Aba (Sichuan)

D’importantes manifestations pour l’indépendance du Tibet ont récemment éclaté dans les comtés d’Aba et Garzê, au cœur des zones tibétaines de l’ouest de la province du Sichuan. Des dizaines de moines bouddhistes demandant le retour du dalaï-lama, chef spirituel des Tibétains, ont été arrêtés à Aba, et l’un d’eux s’est immolé par le feu. Depuis, l’école secondaire de la ville observe une grève de la faim en signe de protestation. A Garzê, une procession de moines portant un portrait du dalaï-lama, a été violemment réprimée. Mais en Chine, ce qui ne se voit pas n’existe pas…

Sentinelles. Pékin a déployé un vaste cordon militaire et policier filtrant les intrus sur un rayon de plusieurs centaines de kilomètres des lieux où se sont déroulés ces événements. «Il ne se passe rien», assure un policier qui garde l’un des innombrables barrages qui visent à empêcher tout étranger d’accéder à ces régions isolées, connues pour leur irrédentisme acharné. Lors des dernières grandes émeutes qui ont secoué le Tibet, en mars 2008, l’armée y a abattu au moins huit Tibétains qui manifestaient pour l’indépendance du «pays des Neiges». Des photos des cadavres avaient été publiées sur le Net par des sympathisants tibétains. Cette fois-ci, toutes les dispositions semblent prises pour que rien ne filtre.

La barrière rouge et blanche est flanquée d’une casemate dotée de projecteurs puissants. «La route est en réfection et vous ne pouvez pas traverser», notifie le garde, alors même qu’un de ses collègues laisse la voie libre aux véhicules qui vont dans cette direction - non sans dûment les avoir obligés de décliner leur identité. Demi-tour donc. Les autorités chinoises ont décrété que durant tout le mois de mars, à l’occasion du 52e anniversaire de la fuite du dalaï-lama, aucun touriste étranger ne pourrait se rendre dans la région autonome du Tibet (les journalistes, pour leur part, en sont proscrits, sauf autorisation spéciale). Prétexte invoqué pour écarter les voyageurs : «Il fait très froid.» Officiellement, toutefois, les zones tibétaines du Sichuan ne sont pas murées et rien n’interdit de se rendre dans ces superbes contrées bordées de pics enneigés. Tout au long de ces routes exiguës longeant la vallée escarpée de la rivière Dadu, on croise de fragiles ponts de bois suspendus au-dessus de ce vigoureux cours d’eau à l’aval de l’Himalaya. Ils mènent à de pittoresques villages accrochés à flanc de roc, que surplombent des temples aux toits étincelants.«Les voyageurs sont les bienvenus, mais pas maintenant, alors allez-vous en», ordonne un policier à un autre poste de contrôle - miraculeusement traversé, un peu plus tôt, à l’insu des gardes alors en plein repas. Cette fois, les sentinelles sont installées avec casques, armes et bagages, dans une tente bleue siglée «sécurité civile» et plantée au bord de la route. Plus discrets que des casemates, ces abris de toile utilisés pour l’organisation des secours après le séisme du Sichuan, trois ans plus tôt, ont été réquisitionnés. Là encore, «il ne se passe rien, tout est normal». Le voyageur est obligé de remplir en trois exemplaires des fiches de renseignement détaillées, qu’il doit estampiller de ses empreintes digitales à l’encre rouge sur, au moins, vingt endroits. Presque au même moment, passe une bruyante noria de camions militaires bâchés, se rendant à Aba. Plus de cent vingt véhicules, bardés de slogans blancs sur fond rouge : «Protégeons l’unité du pays», «Manifestons notre loyauté en versant notre sang», «L’armée du peuple aime le peuple», «Sauvegardons l’unité du pays», «Notre cœur d’acier est avec le Parti», etc.

Rééducation. Mais que se passe-t-il donc à Aba pour justifier un tel déploiement ?«Rien», insiste un policier. L’après-midi du 16 mars à Aba, expliquent des sources tibétaines, un jeune moine bouddhiste du monastère de Kirti s’est immolé par le feu devant le siège du gouvernement local. Une première au Tibet. Ce jour-là, des policiers auraient éteint les flammes, avant de le rouer de coups. Des foules de Tibétains se sont alors précipités pour protéger le jeune moine, nommé Phuntsog (du nom d’une nonne tibétaine emprisonnée de 1989 à 2004). Amené à l’hôpital, il aurait succombé à ses brûlures et aux coups administrés par la police.

Les jours suivants, plusieurs centaines de Tibétains ont manifesté et des centaines d’entre eux auraient été arrêtés. L’agence Chine nouvelle a démenti que les policiers aient tenté d’achever le moine et accuse les bouddhistes qui l’ont recueilli dans un monastère, de l’avoir «tué en retardant son admission à l’hôpital». Des membres de la famille du moine ont été incarcérés. Les occupants des monastères de la région doivent assister à des séances de «rééducation politique» sous peine d’amendes. A Garzê, les forces de l’ordre ont lancé une chasse à l’homme visant trois jeunes. Ils sont accusés d’avoir collé sur les murs des centaines d’affiches appelant à l’indépendance du Tibet. Leurs parents ont été incarcérés. Une très lourde amende leur a été infligée et ils ont été informés cette semaine qu’ils ne seront libérés que lorsque leurs enfants se constitueront prisonniers.

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